Sy
Parrish est seul. Désespérément. Et si la vie, parfois vache avec les
âmes en peine, l'avait mené sur les rives désertes d'une île à la place
d'un Tom Hanks dans Seul au monde,
force est de constater que Sy se serait jeté la tête la première sur
un rocher affûté pour abréger ses souffrances. D'abord, parce qu'il
n'aurait pas sous la main tous ces accessoires techniques et compliqués
de développement photographique, qui lorsqu'il les manipule, lui permettent
de combler son emploi du temps. Mais surtout parce qu'il n'aurait pas
l'occasion de vivre par procuration la vie de famille des Yorkins, qu'il
épie depuis une dizaine d'année via leurs clichés-souvenirs, en 36 instants
figés de bonheur qu'il tire en double exemplaire afin de s'en garder
une copie personnelle, et de s'en faire une décoration murale plutôt
troublante. Les vacances, ce n'est pas le truc de Sy. A l'abri dans
son stand photo de supermarché, il n'est pas près d'aller s'échouer
sur une île au beau milieu de l'océan pacifique. Son boss a beau lui
conseiller de prendre quelques jours de congés, il sait que sa vie est
ici, délivrée par de petits rouleaux sombres qu'il dépiaute d'une habilité
chirurgicale, afin de ne pas en rater une miette.
Malgré ce synopsis, le titre de Photo obsession sied
maladroitement au propos de ce premier film de Mark
Romanek, le parant d'une robe psycho-thriller trop évidente et
le cataloguant parmi d'autres noms d'oeuvres navrantes du type Obsession
fatale, ou Virtual obsession. Son titre d'origine
One hour photo lui correspond mieux, illustrant plus
subtilement à la fois le métier de Sy Parrish mais aussi le peu d'instants
de vie que se permet le pauvre bougre, en apnée dans son quotidien aseptisé,
à l'affût d'une bulle d'oxygène aussi provisoire qu'inespérée. Robin
Williams dessine au critérium son rôle, incarnant jusqu'au col
de chemise tiré à quatre épingles, la timidité maladive du personnage,
son désir d'être adopté par une famille idéalisée, et son souci de rester,
malgré tout, à l'écart. Sy Parrish oscille sans cesse entre sa volonté
de devenir concrètement l'oncle Sy et celui que cet espoir insensé ne
reste qu'un cliché parmi tant d'autres. Après tout, les instantanés
ne reflètent que les bons instants de la vie alors pourquoi s'encombrer
du reste ? Forcément lorsque cet équilibre un peu malsain, plutôt fragile,
est mis à mal par une tierce personne et une photo venue d'un autre
tirage, les poils aux aguets finissent par se dresser. Jusqu'où peut
aller Parrish afin de préserver son cocon ?
Loin des clichés du genre et leur panoplie grossière de films d'angoisse,
Photo obsession fait naître le malaise via un Robin
Williams inspiré, mais notamment grâce à un traitement visuel
soigné, franchement clinical lors des scènes de supermarché. A ce titre
Mark Romanek, dont l'obsession photographique
s'explique par son passé clipesque, peut parfois donner l'impression
d'en faire un peu trop avec ses cadrages figés, sa large gamme chromatique,
et son faux rythme sur du faux plat. On aime ou on aime pas. On tolère
ou on subit. A noter qu'à ce petit jeu illustratif d'autres réalisateurs
du même acabit se sont cassés les dents lors du passage du court au
long métrage, tel Tarsem Singh créatif
publicitaire génial, auteur du creux the cell. C'est
la sobriété narrative de Romanek qui permet
à son film de susciter un certain intérêt, n'en déplaise aux accrocs
du thriller tendu comme une ficelle de string, qui lâcheront l'intrigue
en cours de route. A ceux ci, et à leur décharge, j'avoue volontiers
qu'il manque à Photo obsession un je-ne-sais-quoi de
plus investi dans la démarche pour le rendre plus marquant, peut-être
en poussant plus loin les moments de flottement de Sy Parrish, à l'instar
du passage où il se retrouve le cul sur la cuvette WC des Yorkins. Instant
franchement dérangeant. Sans plus d'ambitions, Romanek
donne l'impression de s'être posé un garde fou global, allant même jusqu'à
justifier les actes de son personnage central lors d'une dernière scène
explicative pas vraiment nécessaire. Du coup en préservant Sy Parrish,
Romanek ne peut empêcher une certaine transposition
du mauvais rôle sur les épaules de Will Yorkin, le père de famille.
Ce qui est plutôt mal venu si l'on veut éviter la leçon de morale "tu
ne pêcheras point".
Enzo |