| Belle
affiche. Le portrait d'une jeune femme vue légèrement de plongée, aux
lèvres plus gonflées qu'un fruit mûr, et dont le regard vague, presque
ivre, invite à découvrir son dus nu orné d'un impressionnant tatouage.
La prise de vue humide, vaporeuse même, avec sa profondeur de champs
qui démarre à mi dos, le tout dans des teintes rouges-vertes de toute
beauté, évoque une atmosphère lourde de sensualité. Le titre, un peu
provoc avec cette mise en scène, suggère que l'on va déguster du fruit
défendu, d'autant plus qu'il implique une Lolita-geisha
D'autres images s'installent d'emblée dans notre imagination, de corps
enlacés, d'interdits transgressés, de cerises englouties jusqu'à la
queue (va savoir pourquoi)... Une iconographie motivée par la charge
érotique du pays du soleil levant, évoquée à plusieurs reprises aussi
bien dans le cinéma local notamment dans l'oeuvre de Nagisa
Oshima et son Empire des sens, qu'à l'échelle
internationale comme dans le Pillow book de Peter
Greenaway.
Autant s'arrêter là puisque Une adolescente n'a rien
de torride ou de propice aux fantasmes de toute sorte. Je sais que dit
comme ça je gâche votre prise d'élan d'autant plus que l'affiche en
tête de page vous a chatouillé l'imagination. Pourtant ce premier film
en tant que réalisateur d'Eiji Okuda n'est
rien de plus qu'une histoire d'amour touchante, légèrement décalée entre
deux âmes égarées, l'une d'une trentaine d'année l'ainée de l'autre.
Le sulfureux suggéré par l'affiche, à peine prolongé par la première
rencontre entre Tomokawa et Yoko s'estompe donc assez vite, et même
le délicat tabou de la différence d'âge semble n'être qu'un obstacle
moindre face à la sincérité de ce qui les réunit.
Sur les bases d'un authentique poème traditionnel des deux oiseaux à
une aile qui volent accolés l'un à l'autre pour ne plus connaître que
l'éternité du ciel, Eiji Okuda raconte
l'histoire de Tomokawa, flic oisif de proximité, ancien voyou, dont
le dos est recouvert d'un impressionnant tatouage représentant justement
le mythique oiseau amputé. Interrompu dans sa sieste un jour de service,
il fait la connaissance de Yoko, une adolescente de 15 ans plutôt entreprenante.
Pas vraiment convaincu de la démarche affective de l'effrontée, Tomokawa
décline toute propositions câlines mais s'en ressent troublé. Lui qui
n'aime rien ni personne, qui kidnappe les animaux de compagnies afin
de les rendre, auréolé d'une petite gloire, à leurs jolies propriétaires
et d'obtenir une récompense sur l'oreiller, lui qui n'a plus grand chose
à attendre de son quotidien d'un ennui profond, se laisserait bien aller
à aimer. Yoko, fascinée par l'impressionnant tatouage voit en Tomokawa
un être incomplet, chargé d'un passé qu'il porte physiquement derrière
lui. L'adolescente maternée par son grand-père vieillissant, et responsable
prématurée de Sukemasa son grand frère autiste, se jette ainsi à corps
perdu dans cette relation idéalisée, comblant son vide affectif en s'occupant
de celui de son interdit d'amant.
Bien sûr s'arrêter à ces quelques lignes de résumé ne rend pas franchement
hommage à l'oeuvre d'Okuda. Petit défi
aux moeurs japonaises, Une adolescente rend crédible,
avec toute l'élégance possible, la liaison sincère entre ces deux âmes
à la dérive. Même si l'ombre de l'inceste plane au-dessus de cette gentille
fable, l'oeuvre se place à l'opposé des clichés des relations perverses
tant exploitées dans certains mangas, pour mieux approfondir l'origine
consciente et inconsciente d'une telle union amoureuse. Pourtant la
mise en scène d'Okuada et le peu de poids
qu'il donne à ses intrigues secondaires (le blocage de Sukemasa lié
à un traumatisme infantile, la relation entre la mère de Yoko et Tomokawa...)
plombe sensiblement son histoire. Ni vraiment une analyse, ni franchement
une comédie dramatique, Une adolescente est une romance
sobre, un peu maladroite avec certains passages bancals et quelques
plans bouclés à l'emporte pièce. Un peu long, un peu lent, le film fatigue
comme une interminable balade à bicyclette, laissant en chemin quelques
spectateurs las d'attendre le fin mot de l'histoire. C'est d'autant
plus usant que la conclusion apparaît assez évidente dès la première
heure et qu'aucun accident de parcours ne viendra réellement mettre
en doute cette issue, y compris cet énigmatique « coup de feu » hors
champ en fin de projection, aussi inexplicable que volontaire.
Enzo |